« Hé, souris mademoiselle ! »
La double peine de l’image des femmes au travail
« Souris un peu ! »
C’est la phrase qu’on nous lance dans la rue, balancée par un inconnu qui estime que le visage d’une femme dans l’espace public doit obligatoirement être avenant.
Ce conditionnement n’est pas anecdotique : la société nous apprend dès le plus jeune âge que notre présence visuelle doit rassurer, plaire et être désirable.
Cette injonction à la disponibilité permanente — jusqu’à exiger un sourire — est documentée par les enquêtes sur le harcèlement de rue comme le tout premier pas vers des formes de violences plus graves dans l’espace public.
Le problème, c’est que ce réflexe ne s’arrête pas au trottoir. Il s’invite très officiellement lors de la réalisation des portraits professionnels.
Le piège du double standard
Dans mon métier de photographe, je le vérifie en permanence. Lorsqu’une femme pose le visage neutre ou concentré, le jugement tombe rapidement : elle a l’air « froide », « distante » ou « agressive ».
Un homme dans la même posture ? Il fait « sérieux », « charismatique » et « déterminé ».
Évidemment, l’attente varie selon les secteurs.
Dans les métiers du soin, de l’accueil ou du service, le sourire est un prérequis quasi obligatoire. Mais dès qu’on monte vers les postes de direction ou les métiers d’autorité, le piège du double bind (ou la double contrainte) se referme :
- Si une femme ne sourit pas : elle est perçue comme compétente, mais jugée antipathique ou dominatrice.
- Si une femme sourit : elle est perçue comme agréable, mais immédiatement jugée moins autoritaire, voire moins compétente pour diriger.
Comme le décrypte cet état des lieux des doubles standards au travail, les femmes sont sommées de naviguer en permanence entre ces injonctions contradictoires.
Il y a d’ailleurs une vraie grille de lecture sociale et historique derrière tout ça. Sous l’influence de la tradition chrétienne puis des conventions aristocratiques, la réserve du visage a longtemps été le marqueur de la dignité, de la piété et du pouvoir.
Dans l’histoire de la peinture classique, montrer ses dents ou afficher un large sourire était réservé aux fous, aux ivrognes, aux enfants ou aux classes populaires (une convention analysée dans ces travaux sur l’histoire du sourire dans l’art). Le sourire ouvert fonctionnait comme un marqueur de soumission ou de servilité, exigé de ceux qui devaient plaire ou servir.
Regardez la mode aujourd’hui : la publicité de grande consommation affiche des visages hyper souriants et accessibles, alors que les marques de luxe font poser leurs modèles le visage totalement fermé, austère, presque hautain. Le sérieux et le détachement restent, encore et toujours, les véritables codes visuels de la dominance.
Sortir de l’obligation pour choisir sa posture
Face à un objectif, beaucoup de femmes haut placées ou à responsabilités hésitent. Faut-il adoucir son image pour ne pas effrayer, ou fermer son visage pour imposer son autorité ?
Cette hésitation n’est pas une coquetterie. C’est la gestion très consciente d’un biais sexiste et social ancré.
Mon travail derrière l’appareil n’est pas de vous forcer à sourire pour répondre à l’attente d’un tiers, ni de vous fabriquer un masque de poigne artificielle. Il s’agit de vous redonner le contrôle. Un portrait professionnel efficace doit traduire votre légitimité et votre posture réelle, sans que vous ayez à vous excuser d’occuper l’espace.
Le sourire doit être un choix d’expression, jamais une taxe d’inclusivité.
Combien de fois vous a-t-on demandé de sourire sans que vous en ayez la moindre envie ?
0 commentaires