La charge mentale esthétique au travail: et si on arrêtait de s’excuser d’exister ?

« Je suis désolée, je ne suis pas du tout photogénique. »

C’est la phrase qu’on me sort en boucle dès que je pose mon studio ou que j’anime un photocall pro. Lors d’un récent tournage, presque 9 femmes sur 10 sont arrivées derrière mon objectif avec ce réflexe absurde : s’excuser.

S’excuser de quoi ? De leur visage ? De ne pas ressembler à un visuel généré par IA après trois filtres de lissage ? Pourtant, ces personnes gèrent des équipes, portent des projets complexes et ont une légitimité indiscutable.

Du côté de leurs collègues masculins ? Le contraste est presque comique si ce n’était pas le reflet d’un système bien huilé. Quasiment aucun ne se pose de question. Ils s’installent, décochant leur plus beau sourire Colgate, et abordent l’exercice comme une simple formalité technique. Une case de plus à cocher entre deux réunions.

Évidemment, si on leur pose la question, ils jureront la main sur le cœur qu’ils « s’en foutent », que l’apparence des femmes n’a aucune importance au bureau… avant de retourner faire leurs meilleures blagues sexistes à la machine à café et d’insinuer qu’une jupe portée en réunion relève de la promotion canapé.

Ce décalage n’a rien d’un hasard. C’est le résultat d’un conditionnement bien digéré.

 

La fabrique du doute

Cette peur de l’objectif ne tombe pas du ciel à l’âge adulte. Elle s’infuse patiemment depuis l’enfance :

  • L’estime de soi qui prend l’eau : la confiance des jeunes filles s’effondre dès la classe de 3ème par rapport à celle des garçons (Étude DREES). Le hasard, sans doute…

  • La surveillance permanente : le Haut Conseil à l’Égalité rappelle régulièrement comment les stéréotypes numériques et médiatiques imposent une auto-évaluation constante aux femmes (Rapports du HCE).

  • L’autocensure comme conséquence : les travaux du Centre de Recherche sur l’Apparence montrent un lien direct entre l’insatisfaction corporelle et la réticence à viser des postes de direction (Centre for Appearance Research).

C’est la charge mentale esthétique dans toute sa splendeur : cette injonction silencieuse qui exige des femmes qu’elles cumulent une compétence irréprochable ET le contrôle absolu de leur image pour être jugées crédibles.

 

Faire du portrait un acte politique

On va se dire les choses : la photogénie, telle qu’on nous la vend, n’existe pas.

C’est un concept marketing inventé pour nous vendre des crèmes et des filtres.

Ce qui existe en revanche, c’est la capacité à créer un cadre où l’on produit une photo efficace sans avoir à jouer un rôle ou à s’excuser d’être là.

Mon travail derrière l’appareil est éminemment politique. Il ne s’agit pas de nier le besoin d’un rendu professionnel et percutant – c’est mon métier, et mes modèles attendent des images qui fonctionnent. Il s’agit de déconstruire le regard dominant qui pèse sur elles durant le processus, pour livrer un résultat irréprochable sans passer par le rouleau compresseur des injonctions. Nos compétences, nos voix et nos luttes n’ont pas besoin d’un emballage lissé pour être légitimes.

 

Repenser l’image au travail

Il est temps de questionner ce qu’on attend vraiment des femmes dans le monde professionnel. Pourquoi se faire photographier devrait-il être une épreuve de validation supplémentaire plutôt qu’un outil d’affirmation brut et honnête ?

Si nous arrêtions de juger la légitimité d’une professionnelle à sa capacité à se plier aux normes visuelles de la masculinité toxique, nous gagnerions collectivement un temps précieux.

Et de votre côté ?

Vous faites aussi partie de cette majorité qui se tord les mains dès qu’un objectif s’approche ?

 

 

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